Quand la publicité fait dialoguer nos yeux et nos oreilles
La publicité est probablement l’un des terrains où cette mécanique apparaît le plus clairement.
Une campagne ne se compose jamais seulement d’une image, d’un texte ou d’une musique. Couleurs, montage, mouvement, voix, composition musicale et rythme participent ensemble à la perception d’une marque.
Les travaux consacrés au marketing sensoriel montrent d’ailleurs que les stimuli visuels et auditifs peuvent influencer la manière dont nous évaluons une communication. La musique de publicité peut notamment agir sur l’attention et la persuasion.[4]
Mais les campagnes les plus intéressantes ne cherchent pas forcément à traduire une couleur de manière littérale. Elles construisent plutôt une cohérence émotionnelle.
Sony BRAVIA : 250 000 couleurs et une guitare acoustique
En 2005, Sony lance une campagne devenue emblématique pour ses téléviseurs BRAVIA.
Le concept de Balls est spectaculaire : 250 000 balles multicolores sont lâchées dans les rues pentues de San Francisco. Le message de la campagne tient en quelques mots : Colour like no other. Sony expliquera ensuite avoir voulu dépasser la démonstration technique pour créer une expérience émotionnelle autour de la couleur.[5]
Mais le choix musical prend le contrepied de ce déluge visuel.
Pas de musique électronique explosive ni de bande-son démonstrative. Le spot est accompagné de Heartbeats (The Knife), repris par José González dans une version dépouillée, portée par une guitare acoustique et sa voix. D&AD décrit ce choix comme recherchant une sensation de calme joyeux et une simplicité presque enfantine.[6]
Le contraste est précisément ce qui donne au film sa force.
L’image est foisonnante, colorée, imprévisible. La musique, elle, est intime, délicate, presque mélancolique.
Sony ne cherche donc pas à faire sonner littéralement ses couleurs. La musique change leur signification : la démonstration technologique devient un moment suspendu, poétique, presque contemplatif.
Le son ne répète pas ce que l'image nous montre. Il lui donne une émotion.
Mais une même marque peut aussi choisir de faire exactement l'inverse
A l'inverse, Sony explore une toute autre relation entre musique et couleur avec Paint, autre volet de la campagne BRAVIA Colour Like No Other. Cette fois, des milliers de litres de peinture explosent sur les façades d’un quartier de Glasgow, transformant progressivement un décor urbain gris en véritable spectacle chromatique.
Là où Balls jouait sur le contraste entre une image visuellement spectaculaire et la douceur acoustique de José González, Paint choisit davantage la convergence. Les explosions de couleurs sont accompagnées par l’ouverture de La Pie voleuse (La gazza ladra) de Gioachino Rossini. La composition orchestrale progresse en intensité au rythme du film : les impacts se multiplient, les couleurs envahissent l’espace et la musique gagne en ampleur jusqu’à accompagner pleinement le chaos visuel.
Ici, la musique ne se contente plus d’accompagner ou de tempérer l’image : la montée orchestrale épouse pleinement la transformation, intensifiant progressivement la tension et renforçant sa dimension spectaculaire.
Deux films, une même promesse autour de la couleur, mais deux stratégies musicales différentes. Balls crée l’émotion par le contraste ; Paint la construit par la correspondance. Une démonstration intéressante : il n’existe pas nécessairement une musique « naturelle » pour une couleur ou une palette. C’est la relation créée entre le son et l’image qui donne à la couleur une émotion, un rythme et, finalement, une intention.