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Published 01/09/2025
Auteur Saul Dellex

Peut-on entendre une couleur ? Quand la musique prend des couleurs

Une musique peut-elle être jaune, bleue ou rouge ? La question semble relever de la poésie. Pourtant, elle intéresse aussi les chercheurs. Depuis plusieurs années, les sciences cognitives étudient la façon dont notre cerveau rapproche spontanément sons, couleurs, formes et émotions. Et leurs conclusions éclairent d’un jour nouveau ce que le cinéma, la publicité et la synchronisation musicale expérimentent depuis longtemps : lorsque le son et l’image se rencontrent, ils peuvent créer ensemble une émotion qu’aucun des deux ne produirait seul.

Si je vous dis « musique jaune », qu’entendez-vous ?

Fermez les yeux quelques secondes. Imaginez une mélodie rapide, légère, jouée dans un registre aigu. Maintenant, donnez-lui une couleur. Puis faites la même expérience avec une musique lente, grave, mélancolique.

Il y a de fortes chances pour que les deux images mentales soient très différentes.
Bien sûr, une note de musique n’est ni jaune, ni bleue, ni rouge. Pourtant, notre cerveau semble établir spontanément des ponts entre ce que nous entendons et ce que nous voyons.

Les chercheurs parlent de correspondances intersensorielles, ou crossmodal correspondences [1] : des associations régulières entre des caractéristiques provenant de différents sens. Hauteur d’un son, luminosité, forme, couleur, mouvement… notre perception ne fonctionne pas comme une série de canaux totalement indépendants. Elle combine en permanence les informations qui nous entourent.

Attention cependant à ne pas confondre ce phénomène avec la synesthésie, cette expérience perceptive particulière dans laquelle certaines personnes peuvent, par exemple, percevoir systématiquement une couleur lorsqu’elles entendent une note. Les correspondances intersensorielles sont beaucoup plus communes : il ne s’agit pas littéralement de voir un son, mais de trouver certaines associations plus naturelles que d’autres.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

La musique aurait-elle vraiment une couleur ?

En 2013, une équipe de chercheurs publie dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences une étude [2] qui ressemble presque à une expérience imaginée pour cette question.
Des participants américains et mexicains écoutent dix-huit extraits de musique classique de Bach, Mozart et Brahms. Pour chacun, ils doivent sélectionner les couleurs qui leur semblent correspondre le mieux, ou le moins bien, à la musique entendue.

Les résultats révèlent des tendances particulièrement nettes.
Les morceaux plus rapides et en mode majeur sont davantage associés à des couleurs claires, saturées et tirant vers le jaune.

À l’inverse, les morceaux plus lents et en mode mineur sont associés à des couleurs plus sombres, moins saturées et davantage orientées vers le bleu. Et ces tendances apparaissent dans les deux groupes culturels étudiés.[2]

Alors, existe-t-il une équivalence universelle entre une note et une couleur ? Pas vraiment. La recherche la plus intéressante de l'étude est ailleurs.

L'émotion comme trait d'union

Les chercheurs observent de fortes corrélations entre les émotions attribuées aux morceaux et celles attribuées aux couleurs choisies.

Autrement dit, nous n’associons probablement pas directement une musique à une couleur : nous les rapprochons parce qu’elles nous semblent partager une même émotion.[2]

Une musique vive, joyeuse et énergique peut ainsi nous sembler naturellement compatible avec une couleur lumineuse et saturée. Une composition mélancolique ou apaisée appellera plus facilement une palette sombre, douce ou froide.

Une étude publiée en 2018 élargit l’expérience à 34 extraits appartenant à des univers très différents (blues, salsa, heavy metal et autres genres musicaux). Là encore, les associations sont loin d’être aléatoires : des musiques fortes, percussives ou distordues sont par exemple davantage associées à des couleurs sombres, rouges et saturées.

Mais une nouvelle fois, l’émotion semble jouer un rôle déterminant dans ces rapprochements.[3]

Voilà peut-être la véritable réponse à notre question de départ : on n’entend pas réellement une couleur. Mais on peut entendre une émotion qui possède, dans notre imaginaire, sa propre couleur.

Et les créateurs d’images l’ont compris bien avant que la science ne commence à le mesurer.

Quand la publicité fait dialoguer nos yeux et nos oreilles

La publicité est probablement l’un des terrains où cette mécanique apparaît le plus clairement.

Une campagne ne se compose jamais seulement d’une image, d’un texte ou d’une musique. Couleurs, montage, mouvement, voix, composition musicale et rythme participent ensemble à la perception d’une marque.

Les travaux consacrés au marketing sensoriel montrent d’ailleurs que les stimuli visuels et auditifs peuvent influencer la manière dont nous évaluons une communication. La musique de publicité peut notamment agir sur l’attention et la persuasion.[4]

Mais les campagnes les plus intéressantes ne cherchent pas forcément à traduire une couleur de manière littérale. Elles construisent plutôt une cohérence émotionnelle.

Sony BRAVIA : 250 000 couleurs et une guitare acoustique

En 2005, Sony lance une campagne devenue emblématique pour ses téléviseurs BRAVIA.

Le concept de Balls est spectaculaire : 250 000 balles multicolores sont lâchées dans les rues pentues de San Francisco. Le message de la campagne tient en quelques mots : Colour like no other. Sony expliquera ensuite avoir voulu dépasser la démonstration technique pour créer une expérience émotionnelle autour de la couleur.[5]

Mais le choix musical prend le contrepied de ce déluge visuel.
Pas de musique électronique explosive ni de bande-son démonstrative. Le spot est accompagné de Heartbeats (The Knife), repris par José González dans une version dépouillée, portée par une guitare acoustique et sa voix. D&AD décrit ce choix comme recherchant une sensation de calme joyeux et une simplicité presque enfantine.[6]

Le contraste est précisément ce qui donne au film sa force.
L’image est foisonnante, colorée, imprévisible. La musique, elle, est intime, délicate, presque mélancolique.

Sony ne cherche donc pas à faire sonner littéralement ses couleurs. La musique change leur signification : la démonstration technologique devient un moment suspendu, poétique, presque contemplatif.
Le son ne répète pas ce que l'image nous montre. Il lui donne une émotion.

Mais une même marque peut aussi choisir de faire exactement l'inverse

A l'inverse, Sony explore une toute autre relation entre musique et couleur avec Paint, autre volet de la campagne BRAVIA Colour Like No Other. Cette fois, des milliers de litres de peinture explosent sur les façades d’un quartier de Glasgow, transformant progressivement un décor urbain gris en véritable spectacle chromatique.

Là où Balls jouait sur le contraste entre une image visuellement spectaculaire et la douceur acoustique de José González, Paint choisit davantage la convergence. Les explosions de couleurs sont accompagnées par l’ouverture de La Pie voleuse (La gazza ladra) de Gioachino Rossini. La composition orchestrale progresse en intensité au rythme du film : les impacts se multiplient, les couleurs envahissent l’espace et la musique gagne en ampleur jusqu’à accompagner pleinement le chaos visuel.

Ici, la musique ne se contente plus d’accompagner ou de tempérer l’image : la montée orchestrale épouse pleinement la transformation, intensifiant progressivement la tension et renforçant sa dimension spectaculaire.

Deux films, une même promesse autour de la couleur, mais deux stratégies musicales différentes. Balls crée l’émotion par le contraste ; Paint la construit par la correspondance. Une démonstration intéressante : il n’existe pas nécessairement une musique « naturelle » pour une couleur ou une palette. C’est la relation créée entre le son et l’image qui donne à la couleur une émotion, un rythme et, finalement, une intention.

Apple iPod : quand la couleur devient rythme

À la même époque, Apple utilise une mécanique très différente avec sa campagne devenue culte des silhouettes iPod.

Le principe visuel est d’une simplicité radicale : des personnages entièrement noirs dansent sur des fonds extrêmement colorés, tandis que l’iPod et ses écouteurs blancs ressortent graphiquement.

En 2003, l’un des premiers spots télévisés utilise Hey Mama des Black Eyed Peas. Un second reprend la même grammaire visuelle avec Are You Gonna Be My Girl de Jet.

Ici, musique et image parlent beaucoup plus directement le même langage.
Les silhouettes dansent. Les couleurs claquent. Le montage suit l’énergie des morceaux.
Ce n’est plus seulement la couleur qui accompagne la musique : elle semble elle-même entrer dans le rythme.

L’effet est presque physique. La campagne transforme le produit en promesse de mouvement, de liberté et d’énergie. Deux campagnes. Deux stratégies presque opposées.

Sony utilise la douceur musicale pour donner de la poésie à une explosion de couleurs. Apple fait fusionner énergie musicale, mouvement et saturation visuelle.

Et toutes deux démontrent quelque chose d’essentiel : il n’existe pas une seule bonne manière d’associer musique et image.

Au cinéma, quand la couleur entre dans la partition

Cette recherche d’harmonie entre le regard et l’oreille ne commence évidemment pas avec la publicité. Le cinéma en offre certaines des illustrations les plus fascinantes.

Les Parapluies de Cherbourg : parler le même langage

Difficile d’évoquer couleur et musique sans penser aux Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy. Sorti en 1964, le film repose sur une idée radicale : l’intégralité des dialogues est chantée, sur la musique de Michel Legrand. Mais cette musicalité ne s’arrête pas à la bande-son.

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© Chica — Affiche de Les Parapluies de Cherbourg (1964)

Rose, bleu, vert, jaune, violet… les décors de Bernard Evein, les costumes et les accessoires composent un univers chromatique extrêmement travaillé.

Le British Film Institute souligne la manière dont la partition de Michel Legrand, le travail des couleurs, la caméra et les performances sont réunis pour transformer une histoire pourtant sombre et réaliste en un conte enchanté.[7]

Une critique publiée à l’époque dans le Monthly Film Bulletin relevait déjà cette étrange sensation : en passant de la musique à la couleur, on avait presque l’impression de retrouver un même langage exprimé par deux moyens différents.[8] C’est exactement ce qui rend le film si fascinant.

Les couleurs ne se contentent pas d’être belles et la musique ne se contente pas d’accompagner le récit. Ensemble, elles transforment un quotidien très concret, un garage, une boutique de parapluies, une gare, une station-service,... en un monde légèrement irréel.

Chez Demy et Legrand, l’image, les couleurs et la musique deviennent les instruments d’une même partition émotionnelle.

La La Land : des couleurs pour raconter une émotion

Plus de cinquante ans plus tard, l’héritage est évident dans La La Land de Damien Chazelle.

Son directeur de la photographie, Linus Sandgren, a expliqué que Jacques Demy et Les Parapluies de Cherbourg faisaient partie des références visuelles du film. La palette a été pensée conjointement avec les décors, les costumes et la lumière afin de créer un Los Angeles légèrement plus magique que la réalité.[9]

Mais les couleurs ne sont pas uniquement décoratives. Sandgren explique qu’elles évoluent avec l’arc émotionnel du film. Les costumes de Mia et Sebastian deviennent notamment plus atténués à mesure que les personnages mûrissent. Les bleus, cyans, roses et lumières nocturnes participent quant à eux à la représentation d’un Los Angeles romantique et légèrement fantasmé.[10]

Et lorsque ces couleurs rencontrent les compositions de Justin Hurwitz, la chorégraphie et les mouvements de caméra, elles participent toutes au même récit.

La musique ne raconte donc jamais seule ce que ressent un personnage.
Elle partage ce travail avec la lumière, les costumes, le cadre, le mouvement et la couleur.

Et si la bonne musique était parfois celle qu’on n’attend pas ?

Faire dialoguer le son et l’image ne signifie pas nécessairement les faire parler d’une seule voix. Le contraste peut lui aussi devenir un puissant ressort narratif : une chanson légère sur une scène sombre, une musique mélancolique sur des images éclatantes, une texture brute dans un univers luxueux…

La synchronisation se joue précisément dans cet espace. La musique peut prolonger ce que l’image raconte, mais aussi la déplacer, la révéler ou la contredire.

L’enjeu n’est donc pas simplement de trouver une musique qui « ressemble » à l’image, mais celle qui crée avec elle la relation émotionnelle la plus juste.

Trouver la couleur d’une musique

C’est précisément là que la synchronisation musicale prend tout son sens.

Lorsqu’un réalisateur, une agence ou un superviseur cherche un morceau, les critères dépassent très vite les simples notions de genre musical ou de tempo. On parle de musique lumineuse, sombre, chaude, froide, dense, aérienne, organique, brillante, texturée… Un vocabulaire étonnamment visuel, coloré et tactile pour parler de son. Et ce n’est peut-être pas un hasard.

Les recherches sur les correspondances sensorielles montrent que notre perception aime créer des ponts entre ces différentes dimensions. Le langage créatif ne fait finalement que traduire quelque chose que nous expérimentons spontanément.

Une bonne synchronisation ne consiste donc pas simplement à chercher une musique qui fonctionne, mais à comprendre ce que raconte déjà l’image : sa couleur, son rythme, sa matière, son mouvement, son émotion. Puis à trouver la musique juste, celle qui entre en résonance avec cet univers sans nécessairement le répéter.

Chez MYMA, c’est précisément cette rencontre que nous cherchons. Parfois, la musique prolongera naturellement l’image. Parfois, elle révélera ce qui n’était pas visible. Et parfois, elle prendra volontairement le contre-pied de ce que l’on attendait d’elle. Car lorsque le son et l’image trouvent leur langage commun, une scène peut soudain prendre une tout autre dimension.

Alors, peut-on vraiment entendre une couleur ?
Scientifiquement, pas tout à fait. Mais au cinéma, dans une publicité ou devant une scène parfaitement synchronisée, il suffit parfois de quelques notes pour avoir l’impression que oui.

Testez votre oreille chromatique !

Écoutez quelques morceaux issus de notre catalogue et laissez parler vos sens. Blanc, bleu, vert, rouge… saurez-vous retrouver la couleur qui se cache derrière chaque morceau ? À vous de jouer : tendez l’oreille et laissez-vous guider par les émotions.

Sources et références


1. Charles Spence, « Crossmodal correspondences: a tutorial review », Attention, Perception, & Psychophysics, 2011. Consulter la référence.

2. Stephen E. Palmer, Karen B. Schloss, Zoe Xu & Lilia R. Prado-León, « Music–color associations are mediated by emotion », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2013. Consulter l’étude.

3. Kelly L. Whiteford, Karen B. Schloss, Nathaniel E. Helwig & Stephen E. Palmer, « Color, Music, and Emotion: Bach to the Blues », i-Perception, 2018. Consulter l’étude en accès libre.

4. Aradhna Krishna, Luca Cian & Tatiana Sokolova, « The power of sensory marketing in advertising », Current Opinion in Psychology, 2016. Consulter la référence.

5. Sony Corporation, Annual Report 2006, présentation de la campagne BRAVIA « Colour like.no.other » et de son parti pris émotionnel. Consulter le rapport Sony.

6. D&AD, fiche de campagne « Balls », Sony Europe / Fallon London : concept, 250 000 balles et choix de la reprise de José González. Consulter la fiche de campagne.

7. British Film Institute, fiche de The Umbrellas of Cherbourg : partition de Michel Legrand et « vibrant colour-coding » de la direction artistique de Bernard Evein. Consulter la fiche BFI.

8. Monthly Film Bulletin / Sight and Sound – BFI, critique historique des Parapluies de Cherbourg, février 1965, sur la complémentarité des tonalités visuelles et musicales. Lire la critique.

9. MovieMaker Magazine, entretien avec Linus Sandgren sur La La Land, 2016 : Jacques Demy comme référence et construction de la palette chromatique avec les décors et les costumes. Lire l’entretien.

10. Kodak, entretien avec Linus Sandgren, 2017 : couleurs, lumière et évolution émotionnelle de Mia et Sebastian dans La La Land. Lire l’entretien.