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Published 01/09/2026
Auteur Maud Ducamaret

La musique d'ascenseur : une histoire discrète de la modernité

De sa création au début du XXe siècle à ses déclinaisons contemporaines (sound design commercial, ambient, playlists de concentration), cette musique spécifiquement conçue pour ne pas être écoutée est devenue la plus omniprésente des bandes-son de notre quotidien. En tant que musique à l’image, produite par des librairies musicales comme MYMA, la musique d’ascenseur n’est pas qu’un cliché sonore : c’est une matière narrative. Elle peut installer une époque, créer une distance ironique, révéler l’absurdité d’un lieu, adoucir une scène ou au contraire rendre un décor étrangement inquiétant.

Quelles sont les origines de cette musique, dans quel contexte s’est-elle déployée et que dit-elle du rôle de la musique dans notre société, dans notre perception ?

La naissance de la musique d’ambiance : accompagner la société industrielle (1920-1950)

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© Otis Elevator Company (1950), conservé par Tulane University Archives.

La musique d'ascenseur voit le jour dans les années 1920 aux États-Unis avec l’émergence des premiers gratte-ciels, et avec eux, des ascenseurs, qui suscitent une certaine anxiété chez les usagers (peur de la défaillance technique, de la chute, des espaces confinés, du silence aussi). En même temps qu’on invente le métier de groom (un opérateur comme présence humaine rassurante), des entreprises y introduisent une musique de fond, légère et apaisante, pour atténuer ce stress [1].

Muzak, l’émergence d’une nouvelle musique fonctionnelle

C’est Muzak, la première entreprise du secteur qui a défini l’esthétique de cette musique - littéralement - d’ascenseur : instrumentale, douce, linéaire, non intrusive, souvent inspirée du jazz ou de la musique classique. Dans les années 1920, l’ancien officier américain George Owen Squier [2] développe un système permettant de transmettre de la musique via les lignes électriques. Commercialisé à l’origine sous le nom de Wired Radio, le service prend en 1934 le nom de Muzak (contraction de “music” et “Kodak”). Après la mort de Squier en 1934, son successeur William Benton et le chef d’orchestre maison Ben Selvin [3] enregistrent près de 7 000 titres dont la diffusion s’étend des halls et ascenseurs d’immeubles aux galeries commerciales, fast-foods, salles d'attente, lignes d’attente téléphonique, ainsi que dans de nombreux foyers américains.

Cette musique est censée masquer discrètement les bruits désagréables - voix, bruits ambiants -, augmenter le bien-être sur les lieux de travail et la disposition à acheter des consommateurs. Outil de régulation émotionnelle, la musique d’ambiance devient un élément d’architecture invisible, au même titre que l’éclairage ou la décoration, une musique essentiellement fonctionnelle.

Des ascenseurs aux usines, quand la muzak optimise les comportements humains

Dans le passionnant film documentaire de David Unger, Une histoire de la musique d'ascenseur - De la Muzak au streaming (2025, Oléo Films/Arte), le philosophe Jacques Attali, auteur du livre de référence Bruits [7], rappelle l’origine fonctionnelle de la musique : « La musique commence avec le chant des oiseaux, qui est fonctionnel par excellence (…). Elle est ensuite une musique religieuse, ou militaire, qui incite les gens à aller au combat (...) Muzak a fait rentrer la fonctionnalité de la musique dans les lieux de travail. » [7]

C’est en effet dans les usines d’armement pendant la Seconde Guerre mondiale que Muzak gagne le cœur de l’Amérique. L’entreprise se sert de plusieurs études suggérant que la musique peut améliorer la productivité des travailleurs. Pour pallier la monotonie du travail à la chaîne - cause principale des malfaçons et des accidents du travail, Muzak [2] met au point le concept de « stimulation progressive » [4], qui consiste en des cycles musicaux de 15 minutes dont l’intensité, le tempo et l’orchestration augmentent progressivement, avant de laisser place à une période de silence, permettant de maintenir constante l’ardeur au travail des ouvriers. Une forme de management par la musique, en quelque sorte.

Popularisation : esthétique du bien-être et musiciens de l’ombre (1950-1980)

Une bande-son pour la société de consommation
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© Minnesota Historical Society – Southdale Shopping Center Archives.

Pendant les années 1950, la muzak est partout, parfumant de ses airs légers les lieux de travail, de consommation, de vie. Élément discret de stimulation pour tous les moments de la vie moderne, la musique d’ascenseur est le fil rouge sonore d’une société modelée par la foi dans le progrès, la rationalisation et la maîtrise de l’environnement.

Muzak s’inscrit dans les stratégies publicitaires et marketing des entreprises et atteint son apogée dans les années 1960 et 1970, jusqu'à toucher des dizaines de millions de personnes, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Allemagne, en Angleterre, en France, en Suisse, en Espagne, en Australie, en Amérique du Sud.

Une musique qui agit sur les émotions

Les productions de Muzak reposent sur un équilibre subtil entre présence et effacement : créer une musique agréable, accessible et non intrusive, avec des mélodies simples et mémorables, des orchestrations chaleureuses, sans contrastes brusques ou émotions excessives. Des morceaux connus, allant du répertoire classique à la pop (The Beatles, Simon & Garfunkel), fournissent les mélodies, permettant une identification rapide et rassurante. Réorchestrées, ces œuvres perdent une part de leur pouvoir émotionnel, ce qui fait partie des buts recherchés, mais ce qui vaudra aussi à cette musique d’être dénoncée comme une forme de manipulation douce.

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Des musiciens au service de l’ambiance

Pour produire ses effets psychologiques précis, la musique d’ascenseur repose cependant sur un véritable savoir-faire artistique. Derrière ces mélodies discrètes se cachent des compositeurs et arrangeurs de talent. Cette musique est arrangée par des musiciens virtuoses dont la principale préoccupation est qu'elle mette l’auditeur à l’aise (« at ease »).

C’est ainsi qu’on parle d’« easy-listening » pour ces albums parus dans les années 1950-1960 aux intitulés programmatiques (Music to live by, Music for reading, Music to help you sleep, Music for a chinese diner at home, Music for a backyard barbecue, Whistle while you work, etc.), qui annoncent quelque chose que la musique de librairie connaît bien : une musique pensée par usage, par contexte, par fonction. Non pas une musique moins noble, mais une musique écrite avec une destination précise. Le terme deviendra un mot-clé dans toute bonne librairie musicale - voir la playlist MYMA « Easy Listening Archives ».

L’easy-listening [5] des années 1960-1970 révèle des arrangeurs-chefs d’orchestre de talent (Percy Faith, Ray Conniff, Bert Kaempfert, Frank Pourcel, Paul Mauriat) et même des compositeurs de référence tels que Burt Bacharach, à qui l'on doit des tubes pop majeurs. Contrairement aux vedettes du rock ou de la pop, ces artistes restent cependant souvent dans l'ombre. Leur influence est pourtant considérable : des millions de personnes ont entendu leurs œuvres dans les ascenseurs, les hôtels, les centres commerciaux ou les salles d'attente.

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Critique et réinvention de la musique d’ambiance (1980-2026)

Disparition progressive de la musique d’ascenseur traditionnelle

Dès les années 1970, la musique d’ambiance devient le symbole de l’ennui et de la standardisation. Le mot « muzak » devient un terme générique synonyme d’une musique fonctionnelle et aseptisée, sans relief et sans saveur. Elle inspire cependant de nouvelles formes. Cinquante ans après la « musique d’ameublement » [6] du compositeur provocateur Erik Satie, des artistes puisent dans la musique d’ambiance fonctionnelle pour créer une musique plus conceptuelle et immersive (Ambient1 : Music for airports de Brian Eno, paru en 1978). La muzak est progressivement remplacée par la radio, et dans les années 1980, chaque individu transporte désormais sa propre bande sonore grâce aux baladeurs K7 – une évolution qui mènera aux smartphones et aux plateformes de streaming d’aujourd’hui. Et si une certaine lounge music vit un retour de flamme dans les années 1990, à la faveur de compilations nostalgiques (The Sound Gallery, Inflight Entertainment, Easy Tempo) et de rééditions soignées (Burt Bacharach, Juan Garcia Esquivel), la distinction entre musique d’ambiance et musique commerciale est de plus en plus ténue.

Le retour en grâce culturel : lo-fi hip-hop, vaporwave et nostalgie du vide
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© Image MYMA modifiée par IA

Aujourd’hui, certaines playlists sur les plateformes de streaming sont des équivalents contemporains d’albums de muzak, avec les mêmes intitulés (Music for reading, The Perfect Italian Dinner, Cat Calming Music), quand ce ne sont pas de nouveaux genres musicaux qui apparaissent : la vaporwave, avec ses ambiances nostalgiques de génériques TV 80’s, ou le Lofi hip-hop, mélangeant hip-hop, soul et jazz sur des instrumentaux lents et mélodieux, modernisent la musique d’ambiance fonctionnelle pour de nouvelles générations d’auditeurs, étudiants (playlist Deep Focus), employés de bureau (Coworking with Me), sportifs (Motivation Sport Fitness).

Ce que la musique d'ascenseur dit de notre époque

Alors qu’on associe souvent la musique d’ascenseur au banal ou à l’insignifiant, son histoire constitue un reflet révélateur des valeurs de chaque époque : progrès, consommation, contrôle, personnalisation puis recherche d’équilibre. L’ascenseur est ainsi une sorte de laboratoire miniature de la vie moderne.

L’histoire de la musique d’ascenseur rappelle une évidence souvent oubliée : une musique n’a pas besoin d’être au premier plan pour être décisive. C’est pourquoi la musique d’ascenseur, muzak ou easy-listening, peut être si pertinente en tant que musique à l’image. Elle peut agir en retrait, colorer un décor, rappeler une époque, rendre un lieu plus humain, ou plus inquiétant. Sous ses airs anodins, elle nous apprend peut-être cela : les sons que l’on croit ne pas écouter sont parfois ceux qui façonnent le plus profondément notre perception.

Sources et références

1. Alexandra Hui, American Historical Association, « Elevator Sounds », Perspectives on History, 2022. Lire l’article

2. Jeremy Norman, History of Information, « George Owen Squier Invents Muzak », History of Information. Lire l’article

3. ARTE, David Unger, « Une histoire de la musique d’ascenseur – De la muzak au streaming », 2025. Voir le documentaire

4. Simon C. Jones & Thomas G. Schumacher, « Muzak: On Functional Music and Power », Critical Studies in Mass Communication, vol. 9, n°2, 1992. Consulter l’article scientifique

5. Joseph Lanza, Elevator Music: A Surreal History of Muzak, Easy-Listening, and Other Moodsong, University of Michigan Press, édition révisée, 2004. Consulter le livre

6. Sylwia Makomaska, « Erik Satie – the ‘progenitor’ of muzak or the precursor of ‘pipedown’ movement? On the concept of musique d’ameublement », Interdisciplinary Studies in Musicology, vol. 19, 2019. Consulter l’article scientifique

7. Jacques Attali, Bruits, Le Livre de Poche, 1986. Consulter le livre